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23.06 > 08.09.2019 | Media Memories @ ARTour 2019 – La Louvière

Pour sa douzième édition qui se tiendra cet été, la biennale d’art contemporain et de patrimoine ARTour a choisi la thématique « D’un temps à l’autre ». De La Louvière à Soignies, des œuvres sont créées pour l’occasion ou intégrées dans un contexte nouveau pour inviter au dialogue entre passé et présent.

Dans ce cadre, Transcultures propose au Château Gilson, avec Media Memories, propose une sélection d’installations qui donnent une nouvelle vie à des médias devenus aujourd’hui obsolètes (cassettes audio, enregistreurs à bandes, appareils électroniques…) en les ré-enchantant à travers des dispositifs ludiques, génératifs, interactifs…

Il se dégage de ces dispositifs inventifs une certaine poésie, un art du détournement qui interroge l’obsolescence programmée de nos prothèses numériques à l’éphémère « nouveauté innovative », mais aussi plus largement la culture des médias dominants et du progrès technologique, tout en célébrant l’esthétique propre de ces vieilles machines rebelles qui nous livrent ici un peu de leur précieuse mémoire redynamisée.

Lire l'édito de Philippe Franck, directeur de Transcultures

Media Memories – D’un media à l’autre

Quand Eric Claus nous a dévoilé la thématique – « D’un temps à l’autre » – de cette édition 2019 de la biennale ARTour, celle-ci a appelé d’emblée, dans la sphère de nos transversalités arts/technologies, la paraphrase « d’un média à l’autre » en soulevant une série d’interrogations : qu’est-ce qui s’opère quand un média apparaît puis quand le « nouveau » devenu « vieux » disparaît ? La perte de sa valeur d’usage le condamne-t-il instantanément à l’oubli ? Certes, comme le disait Marshall McLuhan, les anciens médias sont ingurgités dans les nouveaux mais ne disparaissent pas totalement pour autant (la parole dans l’écriture, le théâtre et la photographie dans le cinéma, le cinéma dans la télévision,…) et sont même, en tout ou en partie, redynamisés (ainsi la web radio ou la web TV prolongent-ils à la fois ces « médias de masse » en leur ouvrant d’autres possibles) par cette hybridation/augmentation. Pour l’auteur de Comprendre les médias – et contrairement à la rhétorique habituelle du techno marketing et au diktat de l’obsolescence programmée, « l’obsolescence n’a jamais signifié la fin de quelque chose, c’est juste le commencement »[1].

Selon le visionnaire du « village global », les médias sont des extensions de nous-mêmes, de nos sens et de notre système nerveux. Ils sont aussi porteurs d’imaginaires. En effet, ces « milieux ne sont pas des contenants passifs, mais des processus actifs »[2]. Les artistes l’ont bien compris et se sont saisis, de manière exploratoire, des nouveaux médias de leur temps. Pas de musique concrète sans l’enregistreur à bande magnétique, pas d’explosion du video art sans la caméra portapak Sony, pas d’art numérique sans l’ordinateur individuel enfin accessible à tous…L’art du détournement est aussi technologique. Les médias électroniques, proto numériques, numériques et aujourd’hui post numériques ont une histoire qui est aussi une (contre) culture.

Depuis quelques années, l’archéologie des médias s’affirme comme un nouveau champ de recherche non pas nostalgique des « vieilles machines » mais désireux de comprendre, dans une temporalité élargie et une approche transversale, tant l’obsolescence que l’émergence des médias, leur logique, leur environnement ainsi que leurs relations avec leurs utilisateurs[3]. L ‘archéologie des médias nous semble d’autant plus nécessaire en ce qu’elle s’intéresse aux cultures des médias « dans ce qu’elles ont d’anormal, dans ce qui échappe au mainstream »[4]  et dans cette perspective, au bruit, à l’accident, à l’anomalie …finalement cette part humaine trop humaine de la machine dont les failles nous en disent long sur le système qui les conçoit et une technologie de plus en plus « fermée ».

Les hacktivistes du « bidouillage » électro-informatique qui (ré)animent les « médias zombies » et s’opposent aux pratiques consuméristes du remplacement constant des artefacts du numérique dont l’« immatérialité » est avant tout un slogan-écran, ne sont pas éloignés des enfants résistants de la comète cyberpunk et des défenseurs du logiciel libre. Dans cette perspective, les objets médiarchéologiques nous apparaissent, de facto, comme potentiellement bien plus ouverts que les plate-formes propriétaires et les derniers modèles de techno produits toujours plus performants et toujours moins durables.

Avec Media Memories, Transcultures propose, dans les différents espaces du Château Gilson, une sélection d’œuvres qui partent d’un médium pré digital pour, selon le projet, le détourner, le révéler, le déconstruire, l’abstraire…pour le rappeler à la vie.

Avec sa sculpture de bandes magnétiques Happy Monster Tapes, le plasticien/designer audio bruxellois Colin Ponthot redonne vie à des centaines de cassettes d’anonymes trouvées auxquels le visiteur peut redonner voix via des têtes de lecture.

Dans sa création Mermedia, Valkiri (architecte de formation et créateur sonore français) prolonge son détournement d’objets électroniques (hardware hacking, circuit bending[5]) et l’algorithmique qui lui a permis de développer une réflexion sur la place de l’homme à notre époque, sur l’autonomisation des machines, et des relations qui les unissent avec une création audio environementale qui nous invitent à la détente.

Maïa Blondeau (musicienne française et étudiante en arts numériques à l’école des arts visuels de Mons Arts2) récupère des appareils électroniques abadonnés pour en faire une sculpture productrice de boucles audio machiniques.

Helga Dejaegher (jeune plasticienne et artiste interdisciplinaire belge originaire de La Louvière) inaugure, à cette occasion, sa série audio vidéo Paysage magnétique où elle continue de questionner, cette fois partant d’une cassette audio usée, la frontière entre réalité et abstraction, apparence et intimité.

Ces projets (créés ou réadaptés pour ARTour 2019) dans leurs différentes approches et esthétiques qui utilisent la négativité de l’analogique et ses défauts si attachants, à l’opposé de la positivité lisse du « beau numérique »[6], ne sont pas que des hommages vivants à ces « machines mortes ». Ils véhiculent leur propre « sensorium »[7], questionnent nos inter/médialités contemporaines et ravivent nos mémoires internes.

En associant créativement récupération et transmission, en intégrant les accidents, les rebuts à des dispositifs bricolo/techno/électro ludiques et/ou poétiques, ils sont les emblèmes d’une joyeuse tribu hétéroclite qui s’érige, avec une liberté insolente, contre l’amnésie et la superficialité glacée de notre ère du vide hyper communicant.

 

[1] Marshall McLuhan, The Medium and the Light: Reflections on Religion and Media, Wipf and Stock Publishers, 2010, p.139.
[2] Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias (les prolongements technologiques de l’homme), Editions HMH, 1970, p. 21.
[3] « Là où l’histoire des média s’attache à rendre compte de la succession qui voit des « nouveaux média » remplacer les anciens, l’archéologie des média creuse dans les couches profondes d’où peuvent émerger des nouveautés cachées dans l’ancien, ainsi que les présences souterraines de l’ancien dans le nouveau. En plus de s’intéresser aux bizarreries, aux curiosités, aux avortons qu’écrasent les récits triomphalistes du progrès technique, l’archéologie des média questionne obstinément la matérialité des appareils qui, depuis des millénaires, nous permettent d’enregistrer, transmettre et traiter les données sensibles et informationnelles offertes à notre attention ». in Jussi Parikka, Qu’est-ce que l’archéologie des médias ?, UGA éditions, 2017, note de présentation au dos de la couverture.
[4] Ibid. p. 169.
[5] Le circuit bending – terme inventé par le musicien et expérimentateur nord-américain Reed Ghazala aux débuts des années 90 – désigne un ensemble de pratiques (re)créatives, ludiques ou/et expérimentales qui consiste à démonter des instruments électroniques (jouets, synthétiseurs bon marché,…) ou/et à modifier des circuits et composantes électroniques, pour leur donner d’autres possibilités (notamment sonores).
[6] Comme l’analyse, de manière critique, le philosophe Byung-Chul Han dans Sauvons le beau, l’esthétique à l’ère numérique (Actes sud, 2016) : « Le Beau, tel qu’il se conçoit aujourd’hui (aussi bien pour les smartphones que les oeuvres d’art en elles-mêmes ou la personne humaine avec le diktat de l’épilation par exemple), est d’abord lisse, sans marque de fabrique, sans trace, comme incréés. Le lisse, c’est l’absence de profondeur car l’image qui est renvoyée n’est autre que celle du spectateur, dans une mise en scène de la vacuité et de la gratuité du geste artistique, par là même nié ».
[7] La somme des perceptions d’un organisme et les interactions des différents sens et pour Marshall McLuhan, l’effet des médias sur nos sens, influençant la manière que nous avons de percevoir notre environnement.

Medias Memories – D’un média à l’autre

Maïa Blondeau (FR) - Ghetto du Lab

Le Lab est un retour dans le temps, une chasse au trésor, un endroit qui donne aux machines-épaves, après que leur usage ait été jugé périmé, un second souffle, celui de la création.

Telle une techno chirurgienne, Maïa Blondeau ouvre le ventre des machines pour les faire bénéficier de dons d’organes mécaniques. Avec cette pratique, elle interroge les consciences sur le rapport homme-machine.
 Comment recycler pour (re)créer ? Comment envisager l’obsolescence technologique ?

La lumière est ici chaude et centrale, symbole d’un feu, d’une transe que la contemplation de ces cycles rythmiques donnent à voir. Ces objets abandonnés retrouvent, dans cette installation laboratoire sculpturale, une nouvelle vie et deviennent aussi sonore. Dans toute leur fragilité, ils sont la mémoire obstinée, la trace d’une existence électrique ainsi que des manipulations organiques qu’ils sont subis.

Avec le soutien de Transcultures et d’Arts2 dans le cadre du programme Emergences numériques et sonores.

Entre la France et la Belgique, le Vietnam et la Corse, Maïa Blondeau tisse des fils avec toutes ses pratiques artistiques et mène sa volonté créative avec ferveur. Après quelques années de violon au Conservatoire de Nice, elle découvre l’instrument avec lequel elle obtiendra son Diplôme de Fin d’Etudes Musicales et qui l’accompagne encore maintenant : le saxophone.
 Elle est dirigée par Kazuki Yamada et Wayne Marshall avec l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo. Elle joue en première partie de Chris Potter. Elle est le saxophone baryton du Nice Jazz Orchestra avec Richard Galliano en soliste, et le saxophone alto dans Jeanne D’Arc au bûcher d’Honegger avec Marion Cotillard dans le rôle de Jeanne.

Depuis son arrivée en Belgique, Maïa Blondeau joue dans une formation d’improvisation libre, son espace favori pour passer des musiques écrites aux musiques improvisées, de la forme savante au noise. Elle est avide de création et passionnée par la danse, le théâtre et les arts visuels. Assez vite, elle ressent le besoin d’aller plus loin que le métier d’interprète et commence à composer pour différents médias (vidéo d’art, installation sonore, pièces chorégraphiques) et collabore avec des artistes tels Esmeralda Da Costa, sa soeur Diane Blondeau, Bruno Freire. Afin d’affiner son écriture, elle intègre en 2016 la classe de Composition de Musiques Appliquées de Denis Pousseur, une classe transdisciplinaire, à la croisée entre musique à l’image, musique pour le théâtre et musique dans les arts visuels. Des outils aiguisés qui, en 2019, lui offrent deux belles opportunités artistiques : la rencontre musique-théâtre avec Maya Bösch, metteuse en scène suisse et la sélection à la Master-Class du FIFA d’Aubagne (FR) dirigée par Christophe Héral.

Dans le cadre de son cursus, Maïa Blondeau intègre, en 2017, la section Arts Numériques. Elle propose une première installation numérique « Le Ghetto du Lab ». Sélectionnée par Transcultures comme projet émergent, elles participe avec cette installation à l’exposition Digital Numérique à l’Abbaye de Villers (Be) en novembre 2018 et à l’exposition La Magnifique Avant- Garde au SHED de Reims (Fr) en avril 2019.

Helga Dejaegher (Be) - Paysage magnétique / Libertine (création)

La cassette audio est aujourd’hui devenue une icône d’une époque où elle diffusait nos chansons favorites écoutées en boucle jusqu’à l’usure. Cette détérioration de la surface magnétique est ici captée visuellement, avec un cadrage ajusté sur l’essentiel pour tendre à l’abstraction, un paysage défilant sans cesse dans un rythme hypnotique. Ce traitement abstrait, au service de l’imaginaire, permet une autre vision de cet objet aujourd’hui fétichisé. En substituant un lecteur de média à un autre, le défilement de la bande magnétique devient un paysage de lumière.

L’aspect sonore est travaillé sur le principe du « field recording » (enregistrement de terrain), en mélangeant des sonorités mécaniques lié à l’utilisation de la cassette et des moments de lecture pure du médium.

Production : Transcultures

Artiste Belge résidant et travaillant à Bruxelles, Helga Dejaegher interroge les frontières, les limites. Doit-on croire les apparences, le visible, la réalité ? Oscillant entre vidéo et installation, ses oeuvres touchent à l’intime, à l’identité, au reflet de soi ainsi qu’aux apparences. Le questionnement réalité/abstraction intervient au premier plan dans sa pratique.

La lumière et le reflet offrent une palette de possibilités avec lesquelles elle compose et  réalise ses oeuvres.

Colin Ponthot (Fr/Be) - Monster Happy Tapes

Cette installation interactive est un hommage à cette révolution culturelle quʼa été, en son temps, la cassette audio (procédé d’enregistrement introduit par la société Philips en 1963 et qui depuis les années 70 jusqu’à la commercialisation du CD audio a été extrêmement populaire). Elle revit ici via des outils informatiques actuels (programmation, spatialisation sonore assistée par ordinateur), sous forme d’une sculpture faite de bandes magnétiques audio trouvées au bord de la route ou dans des brocantes, qui est suspendue au plafond. Deux câbles jaunes émergent de cette masse monstrueuse. Au bout de chacun dʼeux, une tête de lecture permet au visiteur d’extraire de ces bandes anonymes des particules sonores qui donne vie à cette organisme monstrueux qui semble (re)prendre vie.

Découlant des principes dogmatiques de la musique concrète[1], le choix de la composition sonore de cette installation sʼinspire également de la scène électronique contemporaine utilisant des techniques de « live sampling ». Happy Monster Tapes met également lʼaccent sur le coté plastique du dispositif sonore et de sa matérialité ici monumentale et chaotique.

Production : Transcultures

[1] Le terme « musique concrète » a été invité par le compositeur et ingénieur français Pierre Schaefer en 1948 pour définir des pièces composées à partir de sons réels ou concrets enregistrés sur bande magnétique (pour être traités ensuite en studio) pouvant provenir de la nature ou de la vie urbaine, intégrant ainsi la notion de « bruit » et n’importe quel matériau sonore pour étendre le vocabulaire musical classique.

L’acte de créer n’est pas isolé il s’inscrit dans un contexte, un engagement et ne peut être indifférent au monde et comment il va. Colin Ponthot, artiste d’origine française vivant à Bruxelles, développe une  production plastique de l’échelle de l’espace à celle de l’objet domestique. L’expérimentation est fondamentale, la coopération l’est tout autant, les interactions entre les différents champs de la création et le travail en collectif d’individus est un choix revendiqué d’être créatif aujourd’hui.

Membre du collectif d’artistes Impala-utopia avec qui il a exposé de nombreuses fois en Belgique (festival City Sonic, Nuit Blanche-Bruxelles…) et à l’étranger, Luxembourg – Capitale Européenne de la Culture, Festival Sonorama (Besançon), Bains numériques (Enghien-les-Bains), Festival Octopus (Paris), Festival International des Musiques Innovatrices (Marseille), STRP Festival Eindhoven (Hollande), Festival International des Musiques Actuelles de Victoriaville (Québec)…

Valkiri (Fr) - Mermedia (création)

Cette installation conçue pour Media Memories est une invitation à l’écoute et à la détente. A partir de vieux médias, jouets électroniques, radio, lecteur cassette, cet ensemble technologique issu d’un passé proche produit un environnement qui pourrait évoquer celui d’un bord de mer par temps calme.

Le temps passe, se fige et repart tel le sac et le ressac. Des gens discutent au loin. Le vent vient glisser le long de la peau. Le visiteur est invité à s’allonger dans un transat pour mieux se laisser immerger dans une ambiance zen et audio rafraîchissante.

Production : Transcultures

Valkiri axe ses recherches sur une hybridation entre les technologies d’hier et d’aujourd’hui. A partir de tout type de médias -vieux ou jeunes- il élabore des dispositifs pensés pour s’inscrire dans un lieu et le faire vibrer.

Son travail sur le détournement d’objets électroniques (hardware hacking, circuit bending) et l’algorithmique lui a permis de développer une réflexion sur la place de l’homme à notre époque, celle de l’autonomisation des machines, et des relations qui les unissent. Partant de là, Valkiri propose aussi bien des installations numériques que des concerts de musique électronique avec son « Orchestre symphonique de jouets ».

Plan